Categories: Prévention et accompagnement

Quand l’infirmier rencontre le stress post-traumatique chez l’enfant

Julia est infirmière IDE dans un CMP-CATTP pour enfants et adolescents. Elle nous relate le cas d’une petite fille présentant un grave syndrome de stress post-traumatique. Concrètement on peut voir dans son récit comment le trauma opère et les conduites que cet enfant met en place autour.

Le Blog Synopsy

Julia, 26 ans, infirmière IDE en CMP-CATTP 

J’ai reçu en CMP il y a pas mal de temps une petite fille dont le suivi m’a beaucoup marqué.

Mon travail d’un peu plus d’un an en entretiens médiatisés lui a permis de retrouver un peu d’apaisement et de sécurité interne avant la mise en place d’une psychothérapie il y a trois ans.

J’appellerai cette enfant Chloé (pseudonyme).

Agée  de 5 ans, cette petite fille est arrivée en consultation suite à des révélations d’abus sexuels commises sur elle par un cousin adolescent qui vivait à son domicile.

Elle a été immédiatement confiée en famille d’accueil par placement judiciaire.

Lors de son arrivée, le consultant pédopsychiatre m’a rapidement demandé de la voir en individuel, à raison de deux fois par semaine.

Agitation, troubles du sommeil, cauchemars, anxiété

A l’époque, la petite fille était très agitée.

Les apprentissages n’étaient pas possibles : elle se levait en classe, rêvassait, décrite comme « ailleurs ».

Les crises clastiques étaient nombreuses, l’institutrice était démunie.

Chloé avait de gros cernes sous les yeux, elle ne dormait de 3 ou 4 h par nuit. Elle se levait la nuit, jouant jusque très tard. Son assistante familiale qui ne savait plus quoi faire.

Quand l’enfant parvenait à s’assoupir, son sommeil était très agité: elle hurlait, se griffait le visage et souvent tombait à terre.

Le pédopsychiatre lui prescrit un traitement qui lui améliora un peu le sommeil.

C’était une petite fille attachante et contente de venir. Elle présentait des symptômes que je n’avais encore jamais rencontrés.

Conduites d’évitement

Quand j’ai commencé les entretiens infirmiers, il était strictement impossible de pouvoir discuter avec Chloé.

La petite fille était très agitée, passait d’un jeu à l’autre en quelques secondes, renversait les jouets.

Dès que j’essayais de discuter elle se bouchait les oreilles, s’agitait, criait. « On joue, on joue ! On parle pas ! », se précipitant sur le premier jouet qu’elle trouvait, avec cette impression de chercher à détourner la conversation.

Ses jeux étaient tantôt chaotiques, tantôt très érotisés.

Des personnages qui se tapaient dessus ou qui s’embrassaient, sans aucune notion des générations.

Des jeux au thème répétitif et sans évolution

Le papa embrassait sa fille sur la bouche, s’appelant tantôt papa, tantôt le prénom du cousin. Elle déshabillait ses poupées, exprimait des mots crus dans ses jeux, « cul », « zézette ». Ce jeu semblait comme « tourner en boucle », sans évolution.

Par moments, elle s’arrêtait de parler, regardant fixement dans le vide, absente d’elle-même.

Chloé craignait le contact physique.

Elle ne me serrait pas la main, mais ne rechignait pas à me faire coucou.

Une crise d’agitation très intense

Un jour, alors qu’elle jouait avec un ballon, elle perdît l’équilibre.

Dans un réflexe, je me précipitai pour la rattraper et la retînt contre moi.

La petite fille s’échappa brusquement de mes bras et se mit à hurler. Elle prit les jouets à sa portée et commença à la jeter dans la pièce. Elle devînt subitement très agitée, je tentai de la contenir mais elle se débattait. Elle me mordit le bras très fort.

Chloé s’approcha du bureau et déchira les papiers qui s’y trouvaient. Elle s’empara de mon téléphone portable et le projeta sur la fenêtre qu’elle fendît.

J’avais à ce moment littéralement l’impression de ne plus avoir la même enfant en face de moi. Chloé avait un regard différent, le visage déformé par la souffrance.

Je finis par la contenir physiquement pour la protéger, elle hurla, me griffa, me mordit, mais finit progressivement par se calmer, s’apaiser. Je lui chantai des comptines doucement près de l’oreille. Elle finit par s’endormir.

J’eus droit à plusieurs reprises à des épisodes similaires, moins intenses toutefois.

Je m’étais rendu compte que la pâte à modeler était quelque chose qui l’apaisait beaucoup, nous avons donc continué sur cette médiation, sur fond de musique douce.

Après un an de prise en charge et le travail dévoué de son assistante familiale, elle était nettement plus calme et mieux disponible aux apprentissages. Une psychothérapie a été mise en place avec ma collègue psychothérapeute.

Discussion clinique

Guillaume est psychologue et psychothérapeute. Il dispense par ailleurs avec d’autres psychologues des  formations DPC autour de la maltraitance infantile pour le compte de l’organisme Socoform, à destination des professionnels de santé médicaux et paramédicaux.  Quelques retours et hypothèses cliniques.

Syndrome de stress post-traumatique

Le syndrome de stress post-traumatique est cette manière dont le corps et le psychisme vont s’organiser autour du trauma, en l’occurrence les graves agressions subies par Chloé.

Le trauma, c’est quoi ?

Le trauma est à comparer à un choc, une blessure psychique.

Polytraumatismes

En l’occurrence pour cette petite fille, il ne s’agit pas d’un trauma unique et circonscrit dans le temps, mais de traumas répétés dans la durée.

Les conséquences sur le psychisme sont beaucoup plus sévères, avec des manifestations symptomatiques très complexes, notamment ce que l’on appelle les phénomènes de dissociation traumatique.

Le trauma est à comparer à une submersion, quelque chose de si intense et de si peu intégrable que les capacités psychiques sont littéralement débordées.

Sur le plan neurobiologique, le mécanisme qui se produit dans le cerveau peut en tout point se comparer à une disjonction.

Pour l’image, le disjoncteur est une coupure volontaire pour protéger les appareils de la maison. Au niveau corporel le système est comparable. Il faut en effet savoir que le stress extrême produit un survoltage qui peut présenter un danger sur le plan cardiaque et neurologique.

Le cerveau va donc procéder à des mécanismes de disjonction pour protéger les fonctions vitales du corps.

Cette « déconnexion » se produit par la production d’hormones spécifiques, que l’on retrouve par ailleurs dans certaines drogues dures.

Au sein du système limbique du cerveau, ce phénomène vise à « anesthésier » le circuit émotionnel et produire une rupture entre la  mémoire traumatique située dans l’amygdale (siège des émotions) et le reste des organes qui permettent de traiter l’émotion ou les réponses au stimulus émotif, en particulier l’hippocampe.

Mémoire traumatique piégée

La mémoire traumatique est donc piégée dans l’amygdale : elle ne peut pas être traitée et reste diffuse dans le psychisme, tournant en quelque sorte en boucle sans pouvoir nulle part s’arrimer à quelque chose.

C’est ce que l’on va observer dans les cauchemars répétitifs où le sujet revit dans son sommeil les scènes traumatiques, certainement ce qu’il se passe quand Chloé hurle quand elle dort.

Par ailleurs, son jeu post-traumatique avec les poupées est à considérer dans ce même registre.

Passionnante clinicienne et spécialiste des phénomènes psychotraumatiques, le Dr Muriel Solmona compare souvent cette mémoire traumatique à un « terrain miné ».  En effet, cette mémoire traumatique non-traitée infeste littéralement le psychisme.

Hypervigilance et conduites d’évitement

On peut en quelque sorte dire que le sujet marche donc sur un terrain infesté de mines, avec l’hypervigilance permanente et les manifestations d’évitement que celà comporte… pour ne pas sauter sur une mine.

L’hypervigilance et les conduites d’évitement sont d’ailleurs des éléments très prégnants dans la symptomatologie du syndrome de stress post-traumatique.

L’hypervigilance de Chloé, je le crois, s’exprime notamment dans ses déambulations la nuit, le lâcher-prise du sommeil représentant pour elle un danger. On voit d’ailleurs que c’est le cas pour elle, revivant son trauma dans ses cauchemars.

Il faut bien avoir en tête que dans le stress post-traumatique, la personne peut voir sa détresse se réactiver au moindre élément (visuels, sensitif, olfactif, tactile, situationnel etc..) ressemblant ou rappelant quelque chose du traumatisme.

Il revit alors sa terreur avec la même intensité que lors du trauma.

Dans les cas les plus sévères, la dissociation a cet effet d’éteindre le circuit émotionnel. Le sujet va alors se « couper de lui-même ou de ses émotions » (comme quand Chloé regarde dans le vide) ou faire face désorganisation soudaine et extrême.

Revivescences, flash-backs …

Pour le comprendre, il faut intégrer que le sujet traumatisé vit-il dans un monde infesté de “bombes” (de détails sensoriels, de paroles, d’odeurs, d’impressions…) prêtes en permanence à lui réveiller sa mémoire traumatique.

Il souffre d’images intrusives (flash-backs, images horribles etc..) qui s’imposent à lui à n’importe quel moment de la journée.

On comprend mieux l’hypervigilance et la lutte permanente que ça lui demande pour tenter d’éviter les revivescences.

L’agitation de Chloé est certainement à entendre dans ce cadre-là. La parole est menaçante car elle l’expose à la possibilité d’évoquer un mot, un détail, une représentation qui éveille sa mémoire traumatique.

Il lui faut donc adopter des stratégies d’évitement pour éteindre tout risque. L’épisode d’agitation survient à ce moment de contact tactile avec Julia, certainement vécu comme intrusif et éveillant brusquement son trauma.

Le dévouement de l’assistante familiale et des soignants a certainement permis progressivement à Chloé de commencer à retrouver un sentiment (si mince puisse-t-il être) de sécurité psychique et corporelle, ses repères étant jusque là dévastés par le trauma.

Le repérage des maltraitance conditionne la protection et l’accès aux soins pour les enfants

Le travail de soin reste toutefois conditionné par le repérage de ces enfants, une mission qui nous concerne tous, particulièrement les professionnels évoluant auprès des familles et des enfants.

Le travail de formation que j’effectue avec mes collègues est essentiel pour améliorer le repérage des maltraitances faites aux enfants. Nous travaillons sur toute la France avec des infirmiers libéraux, des médecins généralistes, des pédiatres, des sages-femmes, des orthophonistes etc…

C’est ce repérage qui conditionne pour l’enfant la possibilité d’être protégé, accompagné et durablement pris en charge de façon adaptée.

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